Journée d’automne de la Société de Médecine des Voyages en visioconférence
Voyages et Émergences
Vendredi 11 décembre 2020

Compte rendu : Docteur Brigitte BIARDEAU, ACMS
www.acms.asso.fr

Quarantaine et Société

Guillaume LACHENAL, Historien des Sciences, Sciences Po, Paris

Une brève histoire de la quarantaine

Afin de lutter contre la propagation des maladies importées d’Orient, est créé en 1377, un premier décret d’isolement dans le port de Ragus sur l’Adriatique (futur Dubrovnik), instaurant une « trentaine » : les navires et les équipages sont débarqués sur des îlots du port et n’entrent dans la ville que 30 jours plus tard.
La trentaine devient « quarantaine » pour les déplacements terrestres.

Dès la fin du Moyen-âge, en 1423, durant la Grande Peste, une forme d’autorité de Santé Publique est constituée à Venise. Est mis en place, sur un îlot de la lagune, à Santa Maria di Nazareth, un lieu d’isolement qui prendra le nom de lazzaretto (altération de Nazareto) qui deviendra plus tard lazaret.

Différents concepts architecturaux sont mis en place sur le modèle des prisons, s’inspirant du traitement médiéval des lépreux (maladreries, léproseries).

Ce dispositif qui permet d’éviter tout contact avec les malades et les marchandises est appliqué progressivement à tous les ports de la Méditerranée ayant des échanges avec l’Orient.
C’est ainsi que la peste est contenue sur la face orientale de l’Europe.

Mais la peste revient à Marseille en 1720 décimant la moitié de ses habitants et s’étendant rapidement hors de la ville, à partir de marchandises débarquées clandestinement d’un navire placé en quarantaine.

Ces quarantaines constituent un obstacle au commerce et entraînent des divergences entre les États, dans un contexte contrarié par des conceptions différentes de la contagion, car deux thèses s’affrontent.

Le « contagionnisme » qui suppose le passage des germes d’un individu à l’autre et le développement de ces germes dans le corps du deuxième hôte et « l’hygiénisme » qui voit dans l’air putride et les miasmes, l’origine des maladies. Finalement, l’étiologie serait double, associant un dérèglement intérieur à un dérèglement extérieur.

L’efficacité n’est pas toujours au rendez-vous, d’autant que la navigation à vapeur en raccourcissant les délais de transport, favorise la propagation des maladies.
Au 19e siècle, les dispositifs de quarantaine sont toujours en place mais vivement contestés et remis en cause, car entravant les échanges commerciaux.

D’autres épidémies s’enchaîneront : le choléra en 1832, la fièvre jaune avec des épidémies portuaires aux USA et en Europe. On amorce une stratégie sanitaire plus préventive en proposant des mesures barrières à appliquer au plus près des foyers épidémiques.
Le péril épidémique venant de l’Orient, les pays européens se réunissent lors de la Conférence internationale de Paris en 1851 et après un long processus, un accord est trouvé créant une délocalisation de la quarantaine vers l’Est en mettant en place un cordon sanitaire sur la rive sud de la Méditerranée autour de l’empire ottoman et de l’Égypte. La gestion sanitaire du pèlerinage de La Mecque passe par un dispositif de contrôle le long de la Mer Rouge et du Sinaï et un système de lazarets. Nombreux sont les pèlerins de retour de La Mecque, transitant par l’Égypte à avoir séjourné au lazaret d’El Tor selon des durées variables parfois importantes quand des épidémies de peste ou de choléra avaient été signalées en Arabie Saoudite.

Une approche archéologique de l’histoire des épidémies – lieux d’isolement, lieux de mémoire

Les épidémies laissent des traces matérielles dans les lieux et les paysages.

Un exemple en est la lutte contre la maladie du sommeil en Afrique coloniale.
L’agent pathogène est un trypanosome, Trypanosomia gambiense, qui, provoque dans les premiers temps de la maladie, des troubles morbides attribués jusqu’ici au paludisme ; on sait que la maladie est propagée par les mouches tsé-tsé et en particulier par la Glossina palpatis.

Une épidémie sévit en Afrique centrale. Des foyers sont présents au Congo, en Ouganda. Elle devient préoccupante pour les autorités coloniales.
La maladie du sommeil menace de dépeupler l’Afrique équatoriale et l’on conçoit que les nations qui, comme la France, ont de grands intérêts dans ces régions se préoccupent d’arrêter ce fléau.

C’est le moment de mettre à l’épreuve les nouvelles découvertes de l’ère pasteurienne. L"approche est fondée sur le dépistage sommaire des maladies (palpations à la recherches d’adénites) et des examens microscopiques à la recherche de trypanosomes.
Sont créés des camps de ségrégations des malades où les patients sont identifiés et isolés, hébergés et suivis médicalement avec un contrôle strict des sujets entrant et sortant.

Au Congo Belge, notamment, des « hypnoseries » sont crées pour accueillir les « sommeilleux ». L’objectif est d’isoler les malades et de préserver les zones saines. Un passeport sanitaire est mis en place.

En 1922, une mission est confiée au médecin miliaire français Eugène JAMOT. Il s’installe au Cameroun à Ayos, succédant à une équipe allemande et s’investit sans compter dans un programme de lutte contre cette maladie. Les équipes coloniales françaises mènent une lutte acharnée, prospectent et recherchent les malades jusque dans leurs villages (examens cliniques et examens au microscope), créent des lieux d’isolement et mettent en place des cordons sanitaires. Ils arrivent a vaincre ce fléau vers les années 1930. De nombreux journalistes s’emparent du sujet. Ayos devient la vitrine de la médecine coloniale.
La ville a grandi autour des ces installations qui sont devenues au fil du temps un important centre de formation infirmier. Autour des « jamotistes », se raconte aujourd’hui l’histoire du Cameroun.