Troisième séance exceptionnelle de l’Académie des Sciences
La vaccination vue sous l’angle de la Science et de la Médecine
17 décembre 2020

Compte rendu : Docteur Brigitte BIARDEAU, ACMS

Des vaccins contre la COVID-19 : défier le temps scientifique en période pandémique

Philippe SANSONETTI, Professeur à l’Institut Pasteur, Professeur au Collège de France, Membre de l’Académie des Sciences

Les vaccins tant espérés arrivent

C’est un véritable « miracle scientifique ». En effet, moins d’un an s’est passé entre l’explosion de la pandémie et la mise en place des campagnes de vaccinations.
Les vaccins constituent un atout majeur dans la lutte contre les maladies infectieuses et nous sommes selon l’orateur, à une transition de la progression de cette maladie virale, dont les caractéristiques sont les suivantes : la survenue de formes gravissimes, l’extrême infectiosité du SARS-CoV-2 (très inhabituelle, comparée aux autres ß coronavirus), la circulation interhumaine, le portage naso-pharyngé, le grand nombre de sujets a ou pauci-symptomatiques, une réponse immunitaire humorale et cellulaire à l’infection naturelle qui constitue une référence pour les objectifs vaccinaux.

Le virus produit une vingtaine de protéines toutes potentiellement sujettes à une réponse immunitaire mais la protéine S a été identifiée comme la meilleure cible pour la protection vaccinale.

L’objectif de la vaccination est de faire mieux que la protection naturelle, c’est à dire de prévenir les formes graves chez les sujets âgés ou présentant des comorbidités et de protéger le personnel particulièrement exposé, mais aussi d’interrompre la circulation du virus en créant une immunité de groupe. Pour ce faire, le taux vaccinal requis est de 65-70 %, dont on peut soustraire le pourcentage de sujets naturellement immunisés, mais cela sous réserve que le vaccin protège contre la circulation virale et qu’elle génère des taux élevés d’anticorps neutralisants.
On ne sait pas encore si les vaccins sont capables de cumuler ces deux objectifs.

Plusieurs types de vaccins

Différentes techniques ont été utilisées pour fabriquer les nombreux candidats vaccins contre la COVID-19.

Ceux qui ont atteint les phases 2 et 3 sont :
- des vaccins ARN messager (ARN-m) encapsulés dans des particules lipidiques (Pfizer/BioNTech, Moderna, CureVac) ;

- des vaccins à adénovirus recombinants : à adénovirus de chimpanzé non réplicatif chez l’homme (Oxford-AstraZénéca), mais aussi Spoutnik5 (Russie), CanSinoBiol (Chine) ou Janssen ;

A venir :
- le vaccin exprimant la protéine S recombinante (rougeole) (Pasteur-Themis-Merck)
- des sous-unités adjuvantés : technologies basées sur des protéines recombinantes, déjà utilisées pour des vaccins antigrippaux (Sanofi-GSK), (Novavax) ;
- des vaccins tués adjuvantés (SinoVac) (chinois).

Les vaccins ARN-m n’ayant jamais, au préalable, obtenu l’autorisation de mise sur le marché pour des vaccinations humaines, génèrent de l’inquiétude.

Le vaccin Pfizer/bioNTech

Il est rassurant de voir que les essais ont eu lieu en double-aveugle. Plus de 40 000 volontaires âgés de 18 à 83 ans (dont plus de 40 % avaient entre 53 et 85 ans) et appariés à 40 000 témoins ont été vaccinés avec 2 doses à 3 semaines d’intervalle.

Le taux de protection 28 jours après la première dose est de 95 %. Ont été notifiés 8 cas chez les vaccinés contre 163 chez les placebos et 10 cas sévères dont 9 chez les placebos. On retrouve le même taux de protection chez les volontaires, qu’ils aient ou non présenté la maladie avant la vaccination.

L’efficacité est similaire quel que soient l’âge, le sexe ou l’origine ethnique.
Après 3 mois de recul, les effets secondaires sont les effets habituels transitoires rencontrés lors des vaccinations (fièvre et douleurs locales). Les effets de grade 3 sont des céphalées (2%) et de la fatigue (3,6%).
Le stockage de ce vaccin impliquant le respect de la chaîne du froid (- 80°C) présente un inconvénient majeur, mais Pfizer travaille à un vaccin lyophilisé.

Le vaccin Moderna

Sa mise sur le marché fait suite aux mêmes types d’études (plus de 30 000 sujets vaccinés).
Il présente les mêmes résultats que celui du vaccin Pfizer/bioNTech : mêmes taux de protection, même tolérance et même impératif de congélation.
Les essais de phase 1 ont montré un titre significatif d’anticorps neutralisants supérieur à 3 mois.

Les vaccins recombinants

Ils affichent après deux doses, un taux de protection de 70 % avec des résultats différents selon l’importance de la première dose ; schéma 1/2 dose puis dose entière : 90 % de protection mais schéma à deux doses entières : protection de 60%.

Le vaccin Spoutnik V laisse planer des incertitudes mais il est probablement très immunogène.

Analyse critique des études cliniques

Si les résultats sont impressionnants en matière de tolérance et d’efficacité protectrice, ils ne répondent pas cependant à ce stade, à des questions-clés sur l’avenir de ces vaccins dans le développement futur des campagnes de vaccination.

On manque d’information sur :
- la protection contre les formes graves (chez les personnes très âgées)
- la stérilisation du portage oro-pharyngé
- la production des anticorps neutralisants
- la durée de protection chez les plus de 85 ans
- les effets secondaires tardifs éventuels (le recul n’étant que de 3 mois).

Une étude de l’efficacité des vaccins contre la COVID-19 montre

  • pour les vaccins inactivés et les vaccins adéno-recombinants, des titres d’anticorps neutralisants inférieurs à la moyenne des titres retrouvés chez les patients convalescents.
  • Ces taux sont par contre semblables pour les vaccins ARN-m et supérieurs pour les vaccins sous unitaires et adjuvantés.

Stratégie des campagnes vaccinales

Les vaccins ARN-m et les vaccins adéno-recombinants sont de bons candidats en première ligne pour protéger contre la maladie (à confirmer chez les personnes très âgées) et pour une bonne durée de protection.
Mais en deuxième ligne, il est nécessaire d’avoir recours à d’autres types de vaccins pour assurer la phase de vaccination générale visant à atteindre l’immunité de groupe qui bloquerait la circulation du virus et éliminerait éventuellement la maladie. Il faudrait donc des vaccins assurant un titre d’anticorps neutralisants suffisant et assurant une protection muqueuse par transsudation d’IgG au niveau de la muqueuse naso-pharyngée.
Entrent dans cette catégorie :

  • les vaccins sous-unitaires adjuvantés,
  • les vaccins vivants atténués réplicatifs recombinants (S/RBD Merck-Pasteur-Themis),
  • les vaccins muqueux.

Si nous sommes actuellement dans une phase de réévaluation et d’ajustement, considérons ces vaccins comme une immense chance contre cette terrible crise sanitaire, qui est aussi sociale, morale et économique.