Et si le maintien dans l’emploi
contribuait à faire évoluer l’entreprise

A partir de deux situations, présentation d’une démarche

La première analyse concerne un opérateur M.B., âgé de 52 ans employé en tant que chauffeur poids lourd depuis 15 ans dans une entreprise spécialisée dans le BTP. Au regard de son état de santé (problème chronique au niveau du dos), le médecin du travail a formulé une aptitude avec des restrictions concernant certaines tâches de manutention manuelle et d’utilisation d’outils vibrants (marteau piqueur, « pilonnette »). L’ergonome est mandaté pour vérifier l’adéquation santé/aménagements/activité réelle, mais aussi identifier d’autres pistes d’amélioration.

M.B. fait équipe permanente avec deux autres collaborateurs. Leurs missions consistent essentiellement à repositionner de l’enrobé sur les routes et les trottoirs urbains après les travaux effectués par l’entreprise sur le réseau d’eau et de voirie.

L’ergonome a accompagné le salarié durant sa journée de travail dès sa prise de poste. Passager de son camion, il a pu en parallèle de ses observations, effectuer des mesures de vibrations corps entier qui ont été interprétées par le technicien hygiène sécurité environnement de l’équipe pluridisciplinaire du service.

Le résultat des mesures de vibrations et les caractéristiques du siège du véhicule ont été étudiés ; ils permettent de conclure que le matériel est plutôt satisfaisant.

Le déroulement de l’activité peut se découper en deux phases : chargement et livraison de l’enrobé et opération de rebouchage.
Sont notées des contraintes organisationnelles : difficultés de circulation (déplacement en région parisienne proche banlieue autour d’axes très encombrés), temps d’attente pour le chargement selon la fréquentation et la fabrication dans la centrale d’enrobé, adresse de livraison imprécise, voire chantier inaccessible ou difficultés de stationnement pour un camion poids lourd (chaussée étroite) et des astreintes posturales : montée dans la remorque, ouverture des trappes de la cuve de stockage d’enrobé, dispersion de lubrifiant, balisage de la zone de travaux.
La réfection de sol débute par le décapage du sol : utilisation du marteau piqueur pour retirer le goudron provisoire, évacuation des gravats (pelle et brouette), passage de la pilonnette pour damer le sol avant la dépose de l’enrobé chaud et son étalage à la raclette.
Sont ici identifiées des contraintes physiques de manutention manuelle, de postures et de vibrations mains bras dans un environnement exposant à des produits chimiques (fumées de bitumes).
À noter une contrainte de temps liée au refroidissement rapide de l’enrobé qui rend plus difficile sa manipulation.

Par ailleurs, l’analyse ergonomique met aussi en évidence les collaborations entre les opérateurs et le travail d’équipe favorisant l’alternance des tâches [Darses F., Falzon P. (1994). La conception collective : une approche de l’ergonomie cognitive.]

En l’occurrence, cette organisation permet de respecter les aménagements demandés par le médecin du travail en lui évitant les tâches qui font l’objet de la restriction : par exemple, les collègues du salarié prévoient des brouettes remplies à moitié afin qu’il puisse les manutentionner, il se charge du rangement des outils, voire du petit nettoyage du chantier quand les autres utilisent les outils vibrants…

Au regard des constats, des pistes d’amélioration sont proposées tant au niveau individuel que pour l’ensemble de l’équipe.

  • Sur le plan technique : équiper les cuves d’un système d’ouverture à distance, maintenir les outils vibrants et matériels en bon état, bien régler le siège conducteur selon le poids et la position, mécaniser « le tirage » de l’enrobé.
  • Sur le plan organisationnel : favoriser le travail collaboratif et la rotation des tâches, préparer le chantier en prenant mieux en compte les adresses et l’environnement de l’opération, planifier la tournée des interventions pour mieux tenir compte des contraintes de circulation.

Lors de la restitution à l’employeur, un plan d’action se dessine rapidement : pérenniser l’organisation mise en place pour le salarié, être vigilant dans le choix des véhicules, rechercher une solution avec le loueur de véhicules pour le système d’ouverture des trappes de la cuve calorifugée, se renseigner sur les essais d’équipements adaptés pour étaler l’enrobé, mais surtout travailler sur une meilleure coordination entre l’équipe de travaux et l’équipe de finition dans l’organisation du chantier.

Considérons la seconde situation. Ici, le médecin du travail a sollicité l’intervention d’une ergonome pour étudier les conditions de travail d’un agent de propreté. L’analyse de l’activité réelle de l’opérateur à travers des observations et des entretiens au poste permet de faire un état des lieux et d’identifier les contraintes pouvant notamment être source de TMS et délétères pour M.M, âgé de 55 ans, souffrant d’une pathologie polyarticulaire. Celui-ci est affecté à un poste supposé "léger" qu’il assure depuis deux ans : l’approvisionnement en produits d’hygiène de l’ensemble des 210 sanitaires comportant 285 WC répartis sur les 10 bâtiments du site.

Ses tâches sont :

  • chaque jour : vérifier et/ou changer les rouleaux de papier-toilette et d’essuie mains en ouvrant chaque distributeur, les flacons de savon, de désinfectant pour les mains, ceux de désinfectant pour la lunette des toilettes et les cartouches de désinfectant pour brosse.
  • tous les 3 jours, il doit changer les cartouches de désinfectant pour brosse
  • mensuellement vérifier et/ou changer les cartouches de parfum, les piles des diffuseurs de parfum et les dispositifs plastiques odorants pour les urinoirs.
  • en cas de nécessité, il change les pistons voire tout le distributeur de savon et signale les anomalies : fuites, matériels dégradés, ….

Pour cela, le salarié dispose d’un chariot à 4 roulettes pivotantes pour transporter les produits à travers les différents bâtiments et deux zones de stockage lui sont attribuées au sous-sol de l’un des immeubles : dans le 1er local, stockage des rouleaux de papier-toilette et essuie-mains et dans le 2ème local, stockage des autres produits. À noter que, dans ce deuxième local, la ventilation semble insuffisante "au vu" de la forte odeur et de picotement des yeux.

Au regard du temps de travail (7h), le temps théorique moyen dédié par WC est de 1 mn 47 sans prise en compte des déplacements pour se rendre d’un sanitaire à l’autre. Or, le remplacement d’un rouleau de papier toilette a été chronométré à 50 secondes, et 40 pour le changement d’un rouleau d’essuie-mains, soit 1 mn 30. Comment alors en 17 secondes peut-il assurer les autres tâches ? Vérifier et/ou changer : la cartouche de la brosse, le niveau des produits « toilet seat » et de savon, la cartouche de parfum, les piles du diffuseur. Puis, se rendre dans un autre sanitaire et/ou dans un autre bâtiment ou réapprovisionner son chariot (au minimum 3 fois, par jour de travail) ?

Notre observation a permis de mettre en évidence un certain nombre de contraintes posturales, techniques et organisationnelles source de Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) : Sollicitations des mains, sur une journée de travail on dénombre 990 prises en pince uniquement pour ouvrir les appareils à l’aide d’une clé des distributeurs pour effectuer le contrôle journalier et la préparation du rouleau de papier avant mise en distributeur ; Élévations des bras (315) pour changer les cartouches et/ou des piles dans les diffuseurs de parfum effectué sur deux jours et de l’ouverture des distributeurs d’essuie-mains (hauteur clé 1m 80)) ; Flexions du tronc (285) lors de la vérification ou du changement de la cartouche de désinfectant pour la brosse. Au total, 15 à 18 kms sont parcourus sur une journée de travail en poussant le chariot dont le poids est majoré des nombreux rouleaux de papier pour limiter les retours au stock et en passant de nombreuses portes pour accéder aux différents bâtiments. Enfin, dans quelques bâtiments, l’opérateur doit transporter à la main les produits en empruntant un escalier.

La commande des produits n’est pas toujours suffisante. Ainsi, le jour de l’observation, les essuie-mains étaient manquants, d’où la crainte de remontrances et d’insatisfaction de la part des usagers. Cette contrainte peut être source de stress pour l’agent et à l’origine d’une insatisfaction au travail alors qu’il s’astreint à limiter le gâchis de produits en transvasant les produits restants afin de reconstituer un flacon plein ou en repositionnant les rouleaux de papiers toilettes entamés dans des sanitaires moins utilisés. De plus, dans certains cas, M.M est ralenti dans son activité car il doit attendre que les sanitaires féminins soient libres pour intervenir et organiser sa tournée en fonction des horaires de pause des utilisateurs.

À partir de ces constats, des pistes d’amélioration sont proposées :

  • d’ordre organisationnel : modifier la répartition du travail de M.M., afin de lui fournir du temps supplémentaire pour réaliser son activité, installer des locaux de stockage tampons dans les bâtiments où le personnel est le plus nombreux, ajuster les commandes pour limiter les ruptures de stock et proposer l’achat de rouleaux d’essuie mains de 300 mètres au lieu des 150 actuels ;
  • d’ordre technique : motoriser le chariot (aide au démarrage, à la conduite et facilitation des déplacements), revoir le système d’aération-ventilation du local de stockage.

Grâce à cette étude, lors d’une réunion avec les responsables de la société de service (N+1, N+2) et le chargé des services généraux du client, le médecin du travail a pu faire prendre conscience de la surcharge de travail de M.M., par ailleurs très apprécié pour ses qualités professionnelles.

Plusieurs mesures sont d’emblée initiées et partagées avec le salarié et son chef d’équipe : attribution de locaux pour des stocks tampon, redéfinition des priorités et des rythmes de passage avec un repérage des sanitaires les plus fréquentés et l’octroi d’une aide (notamment lors des séminaires) avec des personnes formées, achat d’un chariot motorisé dédié avec une réflexion pour déployer ce type de matériel à d’autres personnels chargés de ménage. Par ailleurs, M.M a rencontré l’assistante sociale du service qui l’a aidé dans son dossier de Reconnaissance de Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH), facilitant la prise en charge des surcoûts de l’adaptation du poste.