Symptômes évocateurs d’asthme chez les coiffeuses à Parakou, Bénin

Discussion

Ce travail avait pour objectifs de déterminer la fréquence des symptômes d’asthme, celle des symptômes d’asthme lié au travail, les facteurs associés aux symptômes d’asthme professionnel et la connaissance du risque respiratoire potentiel encouru par les professionnelles elles-mêmes.

A l’issue de cette étude, dans les 12 derniers mois, les sifflements thoraciques étaient survenus chez le dixième (10,2%) des coiffeuses, les essoufflements chez une sur sept (14,7%) et la toux chez près du cinquième (18,8%) d’entre elles. Les sifflements et la dyspnée étaient associés chez 7,9% des coiffeuses. Les sifflements en lien avec le travail ont été observés chez le dixième (9,8%) de notre population d’étude, les essoufflements chez le huitième (12,4%) et la toux chez plus d’une coiffeuse sur six (17,3%).

En considérant la rythmicité de ces symptômes, en particulier celle des sifflements et des essoufflements pendant les périodes de travail et les congés, la prévalence de l’asthme lié probablement au travail était de 12,0%, celle de l’asthme professionnel probable de 8,3% et celle d’un asthme probablement aggravé par le travail de 3,8%.

Ces prévalences sont assez comparables à celles rapportées dans d’autres travaux où les prévalences de symptômes d’asthme chez les coiffeurs variaient entre 4 et 26% [8 ;13].

Au Danemark, dans une étude réalisée par Lysdal et al. en 2014, une prévalence similaire (11,2% d’asthme lié au travail) a été retrouvée chez les coiffeurs [14].

Dans une autre étude à Barcelone en 2011, l’asthme serait présent chez 9,5% des coiffeurs [15].

En Egypte, Hassan et al. ont retrouvé en 2015 des prévalences un peu plus élevées, de 23,8% pour les sifflements, de 16,3% pour les essoufflements et de 25% pour la toux chez des professionnels de la coiffure.

Les raisons exactes de ces disparités ne sont pas connues, mais pourraient être liées à des différences géographiques et au type d’étude [16].
Il est aussi possible que la prévalence réelle des symptômes liés au travail soit légèrement supérieure à celle retrouvée dans ce travail, car nous avons exclusivement tenu compte des travailleuses dont les symptômes s’amélioraient pendant les congés. Certains asthmes liés au travail ne s’améliorent pas, même pendant les congés.

Ce travail a aussi retrouvé qu’un asthme familial était associé à un tableau évocateur d’un asthme professionnel. D’autres travaux ont antérieurement rapporté le lien entre l’atopie et l’asthme, y compris l’asthme chez le coiffeur [13]. _ Un antécédent personnel de rhinite allergique était aussi associé à la survenue des symptômes d’asthme professionnel. Cette précession de la rhinite allergique a été décrite dans l’asthme professionnel allergique. Dans la littérature, elle précèderait même, d’un an en moyenne, l’apparition des manifestations cliniques de l’asthme [2 ;13]. Une prise en charge précoce de la rhinite allergique est recommandée, d’autant plus qu’elle peut contribuer au mauvais contrôle de l’asthme.

Une atteinte dermatologique précédant les symptômes d’asthme a été évoquée dans certains travaux, même si ceci n’a pas été retrouvé dans le présent travail. Ainsi, Poltronieri et al. ont publié en 2010, le cas d’une jeune femme âgée de 33 ans ayant évolué d’une dermatite de contact à l’ammonium persulfate, à une dermatite de contact avec rhinite allergique et asthme bronchique au même produit [17].
Il faut cependant souligner que d’autres auteurs n’ont pas trouvé de relation entre une atopie et un asthme professionnel aux sels de persulfates. Ils ont émis l’hypothèse d’une influence de susceptibilités individuelles autres que l’atopie [8 ;18]. En cas de sensibilisation, les substances en cause sont nombreuses. Les sels de persulfates sont les plus fréquemment incriminés [8 ;13;19]. Ils sont contenus dans les décolorants capillaires et sont d’autant plus nuisibles lorsqu’ils sont utilisés sous forme de poudre. D’autres produits sont aussi incriminés comme la paraphénylènediamine (PPD) et ses dérivés, les sels de thioglycolates présents dans certains produits de permanente. Un cas clinique d’asthme dû à l’eugenol (essence de clou de girofle) a été rapporté [20]. Quelques cas ont été décrits incriminant le latex, le henné, les laques [13].

Il est important de noter que seul le quart des coiffeuses avait une connaissance du risque respiratoire potentiel lié à la manipulation quotidienne des produits utilisés en coiffure. Cette méconnaissance du risque va favoriser l’exposition sans protection aux différents produits. Les discussions avec les professionnelles enquêtées ont permis de se rendre compte qu’elles ne bénéficiaient pas d’une visite médicale systématique.

Ce travail comporte cependant certaines limites qu’il convient de souligner. En effet, les résultats sont essentiellement basés sur des données anamnestiques.

Des tests objectifs n’ont pas pu être réalisés pour confirmer le diagnostic formel d’un asthme, d’un asthme lié au travail, d’un asthme professionnel et d’un asthme aggravé par le travail.

Pour le diagnostic de l’asthme professionnel, il aurait été intéressant de procéder à la mesure du débit expiratoire de pointe (DEP) en série pendant les périodes de travail et les congés [2 ;14]. Les contraintes de cette méthode, avec la nécessité d’effectuer plusieurs mesures dans la journée et sur plusieurs jours de travail et de congés, n’ont pas pu être respectées par les coiffeuses symptomatiques. De plus, il était difficile de fixer de la part des responsables, des jours de congés, étant donné qu’il s’agit d’une profession totalement libérale.

De même, la preuve d’une sensibilisation aux produits utilisés en coiffure comme les persulfates alcalins, à travers des tests cutanés allergologiques, n’ont pu être réalisés faute de matériel. Il faut préciser que ces tests réalisés par certaines équipes ne sont pas toujours informatifs [13]. Ils sont parfois contributifs, comme rapporté dans le travail de Hougard et al. en 2012, où des pricks tests aux sels de persulfates contenus dans les produits décolorants, ont permis de confirmer la sensibilisation dans le diagnostic d’un asthme et d’un eczéma [21]. Ailleurs, ils ont été négatifs [22]. Le test de provocation bronchique spécifique qui reste le « gold standard » [2 ;14], n’a pas non plus été effectué, car non disponible dans le pays. Dans les études dans lesquelles ces tests ont été réalisés, les prévalences d’asthme professionnel lié à la coiffure varient entre 0,8 et 17,4% [8 ;13]. Enfin, Il n’était pas possible de distinguer parmi les patients ayant eu des symptômes d’asthme professionnel, ceux qui relevaient d’un mécanisme immuno-allergique ou toxique par irritation des voies respiratoires [8]. Certaines de ces insuffisances soulignées reflètent aussi les difficultés rencontrées en routine par les médecins du travail sollicités dans ces pays aux ressources limitées.

Malgré ces insuffisances, il a permis pour la première fois dans le pays d’avoir une bonne approximation de la fréquence des symptômes d’asthme parmi ces professionnelles. En effet, si l’asthme est en général sous-dépisté, l’asthme professionnel l’est encore plus pour de multiples raisons, que sont la méconnaissance du lien entre les symptômes et l’exposition professionnelle par le travailleur, l’absence d’un suivi médical systématique de certains travailleurs comme les coiffeurs, la crainte des conséquences d’une reconnaissance en maladie professionnelle pouvant aller jusqu’à l’arrêt définitif du travail.

Le diagnostic nécessite souvent une approche multidisciplinaire incluant au minimum le médecin du travail et le pneumologue.

Une autre force de l’étude est la méthodologie rigoureuse adoptée avec le calcul d’une taille d’échantillon et le choix d’un échantillonnage en grappes qui peuvent autoriser dans une certaine mesure, la généralisation des conclusions de l’étude à toutes les coiffeuses de la ville enquêtée.

Enfin, ce travail a certaines implications pratiques. Les apprenties coiffeuses ayant un terrain familial atopique doivent être informées au début de leur formation du risque plus élevé de voir apparaître des symptômes d’asthme, comparées à celles qui n’en ont pas. Ceci est important afin qu’elles puissent opérer un choix raisonné du métier qui préservera leur état de santé. Il en est de même des coiffeuses ayant déjà une rhinite allergique, chez qui le risque de développer un asthme est également élevé.

Des réunions de sensibilisation au profit des coiffeuses doivent aussi être organisées pour un changement de comportement et une incitation à l’utilisation d’équipements de protection individuelle. Il faut défendre l’urgence à promouvoir leur suivi médical systématique.

Ce travail peut sensibiliser les ministères de la Santé et du Travail, en les incitant à s’intéresser davantage à la santé des travailleurs de ce secteur professionnel, notamment à travers la mise en place d’une politique de suivi de la santé dans les centres de santé publics.