Une Obésité maîtrisée : le parcours d’un salarié

Le contexte

Quand j’évoque les risques pour sa santé en lien avec cette obésité, Yves D. me rétorque que son père est bâti comme lui, qu’il a toujours « bien » mangé (ce que je traduis par « beaucoup » et « mal »), longtemps fumé, qu’il n’a pratiquement jamais vu de médecin, qu’il a 72 ans et que tout cela ne l’empêche pas d’être champion de pétanque ! De bons arguments à ses yeux pour ne pas changer de comportement.

Je l’ai incité maintes et maintes fois à recourir à son médecin traitant qui l’orienterait vers un nutritionniste ou une équipe pluridisciplinaire pour l’aider à changer de comportement et à s’alimenter plus sainement sans avoir pour autant, toujours faim.
Quand je l’interroge sur l’attitude de son médecin traitant vis-à-vis de son obésité, il me répond : « on n’en parle jamais, il me connait bien. Il sait que c’est un sujet qui fâche ! »
« Par contre docteur, je vous trouve bien inquiète. Ne vous faites pas de souci pour moi. Dans ma famille, on a tous des physiques de bûcheron, on travaille dur et on vit vieux ! »

Yves est conducteur de travaux dans une entreprise de BTP.
Il a 38 ans, il est marié mais n’a pas d’enfant. Son épouse aide-soignante travaille de nuit et elle lui laisse des mots sur le réfrigérateur car elle est partie quand il rentre du travail. Et il n’est déjà plus là quand elle revient tôt le matin. Elle lui prépare ses diners qu’elle s’efforce de constituer équilibrés. Mais il fait régulièrement quelques "entorses" .
Les soirées se passent le plus souvent dans la solitude devant la télévision, pendant lesquelles il dévore " tout ce qui lui tombe sous la main" (cacahuètes et pop-corns, biscuits apéritif, fromage…). Et des fruits, lui dis-je ? "Ah non, c’est trop compliqué : ils sont toujours ou trop durs ou trop mûrs et il faut les éplucher. Oui quand même, des bananes parfois", me dit –il ; ce qui ne me paraît pas le choix le plus judicieux !

C’est le travail de nuit de son épouse qui l’incite à accepter assez souvent de partir travailler sur des chantiers éloignés de son domicile, qui le contraignent à être absent la semaine entière.
Mais il aime bien cette vie itinérante qui lui donne un sentiment de liberté, et les soirées avec les compagnons de travail sont parfois très sympathiques.
Lors de ces déplacements, il reçoit un forfait pour ses frais de logement et de restauration.
Pour faire quelques économies, les « compagnons » font souvent chambre commune et choisissent des restaurants « bon marché », type restauration rapide. Je pose la question : le forfait alloué est-il insuffisant ?

« Non, non me répond-t-il ; mais je préfère garder un peu d’argent pour inviter ma femme au restaurant de temps en temps. J’ai de bonnes adresses docteur. Je ne sais pas où vous habitez, mais il y en a qui valent le détour ».

Je comprends que la partie n’est pas encore gagnée !

Nous en revenons à des discussions plus professionnelles. Il m’avoue que ses collègues ne veulent plus partager sa chambre car il ronfle toutes les nuits.

Son épouse aussi s’en plaint et lui reproche de s’endormir facilement dans la journée quand il est au calme ou devant la télévision. Mais il affirme qu’en conduisant, il n’est jamais somnolent !
Il se réveille souvent fatigué et souffre de fréquents maux de tête.
A l’échelle de somnolence d’Epworth (voir annexe 1), le score est de 14 (sur 24), traduisant une somnolence pathologique.
Je lui recommande de consulter son médecin pour rechercher un trouble du sommeil.

Le choix des vêtements de travail devient problématique. "On ne trouve plus de pantalon à ma taille " me dit-il, " sauf à raccourcir de 20 cm le bas du pantalon. Mon patron dit qu’il va me virer si je continue à grossir mais je sais qu’il plaisante. Je me débrouille : je tiens le tout avec une ficelle. Quand on est sur un chantier, on sait toujours trouver une solution.
J’ai un bureau dédié et une chaise à moi tout seul qui veut bien me supporter car j’en ai déjà cassé deux. J’ai même peint mon prénom dessus ; ça fait fauteuil de metteur en scène. La classe !"

Et monter sur une échelle ? Ça vous arrive ?

  • « Non mes collègues me l’interdisent. Arrête Obélix (c’est mon surnom, ce n’est pas méchant). Tu vas casser le matériel et ça va rogner notre prime ».

Il se plaint aussi de lombalgies et de gonalgies.

Je l’invite à monter sur la balance.
"Je veux bien vous faire plaisir" me dit-il, "mais je ne veux pas savoir mon poids".

Je lui annonce quand même le chiffre : 124 kg. Sa remarque est spontanée : "Ah tant que ça !"
Il mesure 1,72 m. L’IMC atteint 42. La « normale » est entre 18,5 et 25.
L’analyse d’urine révèle une glycosurie. Il a souvent soif.
La tension artérielle est trop élevée.

Je lis sur le dossier qu’il a été autrefois grutier. Je l’interroge à ce sujet.

  • "Vous faites bien de m’en parler docteur. Mon grutier est en arrêt maladie et je peux être appelé à déplacer la grue mais seulement de temps en temps. J’attends un remplaçant, mais on n’en trouve pas. Ce sera juste quelques jours ! Pouvez-vous me faire une attestation pour mon employeur ?"

Bonne occasion pour lui dire que c’est impossible eu égard à ces différentes problématiques de santé. Et je lui intime de faire très rapidement un bilan. Je lui confie un courrier pour son médecin traitant. Je le mets en inaptitude temporaire, car je sais que sans une forte contrainte, il ne fera rien, comme d’habitude.
Il argumente que ce n’est pas possible, qu’il ne peut pas mettre son employeur dans l’embarras, que le chantier a déjà pris du retard, etc….

Je lui explique le pourquoi de ma décision, et l’importance de prendre soin de sa santé.

  • « Je fais le fanfaron, ajoute-t-il. Mais je vous avoue que je souffre physiquement et psychologiquement de mon image corporelle. Les quolibets de mes collègues ne me font pas toujours rire ; je suis souvent blessé mais je fais bonne figure. Je suis bien conscient que je dois perdre du poids mais je ne sais pas comment faire et j’ai peur ».

Il part à la fois inquiet et soulagé et promet de me tenir au courant.