Le maintien dans l’emploi d’un salarié atteint du syndrome d’Alport

Premier entretien infirmier

Ce jeudi 17 novembre 2016, Monsieur P. se présente à sa visite périodique. Il est dix heures cinquante. Patientant dans la salle d’attente, je remarque tout de suite un homme stressé, bougeant nerveusement ses mains et ses jambes.

Je l’invite à me suivre dans mon bureau.
Je me présente et explique en quoi consiste l’entretien infirmier : l’infirmier(ère) en service de Santé au Travail, participe en collaboration avec le médecin du travail, à la mission de protection de la santé des travailleurs, définie par l’article L.4622-2 du Code du travail.
Je lui fais part de mon rôle éducatif et préventif en participant au suivi médical des salariés, à la prévention des risques professionnels et à l’amélioration des conditions de travail.

Il me précise qu’il occupe le même poste depuis 2009 et me le détaille.

Chauffeur livreur en véhicule léger, il distribue des repas aux établissements scolaires sur un secteur du département de l’Essonne. Sa vacation s’étend de huit heures à quinze heures quarante, sans dépassement horaire et comprend trente-cinq minutes de pause. Ses horaires lui conviennent.
Il évalue la satisfaction de son poste à 8 sur une échelle de 1 à 10.
Lorsque je lui demande d’estimer le stress lié à son poste, il m’indique un 9 sur une échelle de 1 à 10.
A cet instant, Mr P. me dit en ces termes : « je dois vous avouer que je souffre du syndrome d’Alport et que je n’ai jamais rien dit à mon employeur ».
Il me signale alors que sa vision a considérablement diminué ainsi que son audition et, de ce fait, il a peur d’avoir un accident de la route ou de renverser un passant. Son ophtalmologiste lui a d’ailleurs confié un courrier adressé au médecin du travail, afin de prévoir un reclassement ; courrier qu’il n’a jamais transmis.
La personne que j’ai en face de moi est consciente de son état, mais me confie sa peur d’être mis inapte à son poste de travail et de se retrouver sans emploi, situation qui dégraderait encore plus sa vie personnelle.

En effet, il poursuit en indiquant être séparé de sa compagne depuis septembre 2016, et être retourné vivre chez ses parents ; environnement favorisant également un mal être profond. Il souhaiterait trouver un logement mais, propriétaire, il continue à payer les traites de son appartement où vivent toujours son ex-compagne avec son enfant. De ce fait, il dit ne pouvoir accueillir sa fille dans ces conditions.

Cet homme est dans un total désarroi, tant du point de vue de sa situation personnelle que professionnelle. Sa voix est mal assurée et il a les larmes aux yeux.
Je lui demande d’exprimer les répercussions de cette situation dans son quotidien. Il m’explique avoir des problèmes de sommeil et ne dormir en moyenne que cinq heures par nuit. Il prend un traitement pour dormir mais ne se souvient pas du nom.

Ne connaissant pas sa maladie, je me permets de faire des recherches, puis lui propose de me donner plus de détails.

Il est suivi tous les six mois par un cardiologue et traité pour son hypertension artérielle (Aprovel®, Amlor®, Triatec®). Mesurée, sa tension artérielle est à 129/98 mm Hg.

Il me dit être gêné pour entendre de l’oreille droite.
L’audiogramme pratiqué confirme une hypoacousie droite. Le tracé est perturbé en comparaison avec celui effectué en 2012 (cf annexes 1-2). À partir de ce constat, je lui conseille de prendre rendez-vous avec un oto-rhino-laryngologiste afin de pratiquer un nouvel audiogramme et d’avoir un avis spécialisé pour être éventuellement appareillé.

Les tests visuels pratiqués avec les échelles de Parinaud et Monoyer ne font que confirmer les éléments déjà recueillis précédemment.
Bien qu’il soit corrigé, les mesures révèlent pour la vision de loin : 6/10 à l’œil gauche et 2/10 à l’œil droit et pour la vision de près : 3 à l’œil gauche et 0 pour l’œil droit.
Sa dernière visite chez l’ophtalmologiste date de plus de deux ans, bien qu’il soit porteur de lentilles de contact et qu’il lui soit préconisé une visite annuelle.

La bandelette urinaire pratiquée confirme une protéinurie importante.

De cet entretien infirmier, il ressort nettement une dégradation de son état de santé, tant sur le plan physique que psychologique.
Cet homme a baissé les bras. Il a arrêté son suivi chez l’ophtalmologiste et chez le néphrologue par lassitude. Il me dit en « avoir marre », mais demeure malgré tout conscient de l’évolution de sa maladie.
Eu égard à son état de santé, j’informe Mr P. qu’une visite avec le médecin du travail paraît plus que nécessaire, ce à quoi il me répond la redouter, toujours par crainte d’être déclaré inapte et de perdre ainsi son travail.

Je lui explique alors que le rôle du service de Santé au Travail est de maintenir le salarié dans l’emploi et de trouver des solutions avec l’employeur, tel que mettre en œuvre un aménagement de poste. Je lui demande d’ailleurs s’il a entrepris des démarches pour faire un dossier de Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH). Il l’a constitué avec son médecin traitant mais ne l’a pas envoyé. Le fait d’être reconnu « handicapé » serait selon lui stigmatisant vis-à-vis de son entourage familial et professionnel.

Je poursuis en l’informant qu’il n’est pas obligé de l’évoquer tout de suite auprès de son employeur, mais que dans le cas présent, cela pourrait présenter un fort intérêt et faciliterait la mise en place d’un aménagement de poste.
Je l’informe également de l’existence du service social mis à la disposition des salariés des entreprises adhérentes à l ’ACMS. Je lui remets alors les coordonnées de l’assistante sociale du secteur et l’encourage à la solliciter, afin qu’elle puisse faire le point sur sa situation et l’aider dans ses démarches.
J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une démarche personnelle et qu’à cette occasion il pourra, lors d’un rendez-vous, évoquer son dossier RQTH ainsi que sa situation individuelle, même si elle n’est pas liée à son poste de travail.
L’entretien a duré une heure dix minutes, bien plus longtemps qu’un entretien classique.
Mr P. semble avoir intégré les éléments évoqués lors de ce rendez-vous et me remercie.