Exposition professionnelle aux solvants chez la femme enceinte : expérience du centre de toxicovigilance lyonnais

F. Testud, A. D’Amico, R. Lambert-Chhum Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement, 2011, vol.72, n°4, pp. 312-318. Bibliographie
Cet article présente la démarche d’évaluation du risque proposée par le centre antipoison et de toxicovigilance (CAPTV) de Lyon chez 223 femmes enceintes professionnellement exposées aux solvants et les résultats de l’issue des grossesses.
Ces femmes appartenaient à des secteurs divers et les solvants impliqués étaient variés : toluène et xylène, mélanges d’hydrocarbures pétroliers, solvants chlorés, cétones et alcools, éthers et esters, etc. Parmi ces femmes, il a été individualisé un sous-groupe de 74 techniciennes de laboratoire du fait de l’homogénéité de leurs conditions d’exposition : elles utilisent de très nombreux solvants mais en faibles ou très faibles quantités.
Les salariées enceintes ont été appariées avec un témoin (même âge, même parité, même âge gestationnel) consultant ce même centre antipoison pour une exposition à un agent non embryotoxique.
La démarche inclut un recueil des antécédents médicaux et gynéco-obstétricaux et des facteurs de risque non professionnels par le médecin de garde (questionnaire standardisé), et un entretien téléphonique direct avec la salariée, mené par un médecin toxicologue.
La méthodologie d’évaluation comprend le recensement des produits et une recherche documentaire approfondie concernant leur embryofoetotoxicité, l’évaluation de l’exposition au poste de travail (interrogatoire circonstancié et si possible quantification du niveau de contamination par biométrologie) et la détermination de la probabilité de survenue d’effets reprotoxiques intégrant les relations dose/effet. Un avis toxicologique est ensuite formulé, recommandant si nécessaire un aménagement du poste de travail, voire une éviction.
Dans un second temps, l’équipe s’informe de l’issue des grossesses et notamment des incidents (les fausses couches spontanées (FCS), les malformations), du terme et du poids de naissance.
Chez 21,5% de la cohorte, l’exposition professionnelle a été jugée dangereuse pour la grossesse bien que dans un nombre important de situations de travail, aucun solvant étiqueté R 61 n’était présent, et une éviction totale a été impérativement recommandée.
Dans 53% des cas, une évaluation soigneuse n’a identifié aucun risque mesurable pour la grossesse, en dépit de composés classés ; la poursuite de l’activité de travail sans modification du poste a été préconisée. C’est en particulier le cas chez la grande majorité des techniciennes de laboratoire.
Dans les cas intermédiaires (57/223), des recommandations ont été proposées telles que éviction partielle, renforcement des EPI..
"Aucune augmentation des issues défavorables n’est mise en en évidence, le taux de FCS et le nombre de malformations, majeures et mineures, constatées ne sont pas statistiquement différents de ceux observés dans le groupe témoin ; ils sont également conformes à ceux attendus dans la population générale. De même, le terme et le poids de naissance sont comparables entre les deux groupes ".
Il en ressort qu’il est parfaitement licite de maintenir au poste une femme enceinte lorsqu’une évaluation objective de l’exposition a conclu à l’absence de risque.
(publié le 22 novembre 2011)