Les difficultés d’un suivi épidémiologique longitudinal dans les services de santé au travail

C. Sérazin, C. Ha, P. Bidron, A-C. Gillard, C. Tilliette, V. Tassy, E. Imbernon, Y. Roquelaure Santé Publique, 2013, vol.26, n°1, pp. 33-43. Bibliographie
En France, l’existence de services de santé au travail (SST) facilite le recueil d’informations à visée de surveillance épidémiologique parmi les salariés en activité.
Pour rendre compte des phénomènes liés au temps, il convient de disposer d’études épidémiologiques longitudinales. Mais ce n’est pas toujours chose facile et à partir d’un exemple : celui d’une enquête de ce type, menée pendant quelques années au sein des services de santé au travail des Pays de la Loire et concernant la surveillance des TMS (au sein de deux groupes de salariés, ceux du "volet épaule" chez qui avait été diagnostiqué un syndrome de la coiffe des rotateurs et ceux du volet général), les auteurs décrivent les difficultés successives rencontrées lors de cette étude.
89 médecins du travail faisaient partie du réseau initial et s’étaient engagés à inclure dans l’étude 20 à 30 salariés pendant 2 à 3 ans. Mais en raison de la réforme de la médecine du travail qui imposait de revoir les salariés non plus tous les ans mais tous les deux ans, il a été nécessaire de prolonger l’étude. Pendant ce temps, certains salariés avaient changé d’entreprise, certains médecins avaient quitté leur service de santé ou s’étaient vu attribuer un autre secteur géographique et leur ancienne collectivité avait été redistribuée à un ou plusieurs médecins du même SST.
Ainsi, 94 médecins n’ayant pas participé à l’étude initiale avaient désormais en charge la surveillance médicale d’au moins l’un des salariés de l’étude. Il a fallu élargir le réseau des médecins du travail pour atteindre un chiffre de 145.
Un quart des salariés avaient été perdu de vue sans qu’il soit possible de connaître leur statut professionnel et un tiers des salariés n’était plus surveillé par un médecin du travail de la région. Sur l’ensemble des salariés initialement inclus, près du quart était encore en activité mais n’avait eu aucune visite médicale entre le moment où le médecin avait été sollicité pour participer à l’étude et la fin du suivi. Le taux de suivi ne différait pas chez les hommes et chez les femmes ni selon la catégorie sociale ; par contre, il augmentait avec l’âge et l’ancienneté dans l’emploi. Les salariés les moins suivis ont été les travailleurs au statut d’emploi précaire et ceux travaillant dans l’agriculture. Les effectifs de sujets dans l’étude de suivi ont donc été plus faibles qu’attendus, empêchant de réaliser certaines analyses statistiques dans les sous-groupes. Le nombre important de perdus de vue et leurs caractéristiques ont pu induire des biais de sélection.
Malgré ces difficultés, l’important volontariat des médecins du travail a permis de mettre en œuvre le suivi épidémiologique. Cependant, il est à craindre une diminution de ce volontariat dans les années à venir : disponibilité moindre et diminution du nombre de médecins du travail, sollicitations récurrentes des médecins du travail pour participer à des études épidémiologiques ou enquêtes nationales, régionales ou locales et mise en ouvre des Plans régionaux de santé au travail, tout cela concourant à une usure professionnelle des médecins du travail.
Dans le futur, les suivis épidémiologiques des SST devront associer l’ensemble des acteurs des services et notamment les infirmières qui réaliseront des entretiens professionnels. Il faudra également collaborer avec les centres d’examens de santé, les médecins généralistes et optimiser le recueil des informations (dossiers informatisés).
(publié le 6 mai 2014)