Quand le travail déborde.....
La pénibilité du surtravail à domicile de chercheurs de l’industrie énergétique

L. Goussard, G. Tiffon Travail et Emploi, 2016, n°147, pp.27-52. Bibliographie

Une enquête a été menée dans la direction recherche et développement d’un groupe spécialisé dans la fourniture et la distribution de l’énergie. Elle a été commanditée par une commission de suivi des risques psychosociaux et centré sur un échantillon restreint de salariés repérés comme étant en souffrance : les chercheuses dans l’industrie.
Dans ce centre de recherche, le surtravail à domicile concerne près d’un salarié sur deux (47%) et atteint même 56% pour les cadres.

Le surtravail à domicile revêt différentes formes et produit des effets variés sur la santé des chercheurs selon le genre et le poste occupé.

Pour les experts scientifiques, le problème est qu’il est difficile de faire de la recherche au bureau : trop de sollicitations, trop de bruit et aucun temps dédié pour les activités de veille scientifique.
Le travail à la maison permet une certaine continuité temporelle et un cadre spatial favorable à la concentration dans la mesure où le chercheur dispose d’un lieu dédié au sein de son habitation. Cela devient possible si au domicile, quelqu’un prend en charge les soins aux enfants et l’entretien de la maison. On est alors dans l’hyperconjugalité (où la carrière professionnelle masculine passe avant la carrière féminine), ou l’hypogamie (où la femme détient plus de ressources en termes de diplôme, de statut socioprofessionnel ou de revenus que son conjoint) ou celle de l’externalisation d’une grande partie du travail domestique auprès de parents ou de prestataires.
Ce travail à la maison permet de se maintenir en bonne santé et "c’est en réaction à un travail qui perd de son sens entre les murs de l’entreprise que ces chercheurs travaillent chez eux" pour assurer veille scientifique et rédaction d’articles.

Le surtravail à domicile peut aussi entraîner des problèmes de santé si le salarié est contraint de finir sa journée de travail à la maison -en raison de la dispersion et des interruptions permanentes - et là, c’est plutôt le sentiment de contrainte qui domine. Cela se voit essentiellement chez les managers et chefs de projet. Cette situation finit par empiéter sur le temps de récupération des salariés, ce qui se solde parfois par des problèmes de santé.

Il faut aussi évoquer le surtravail des chercheuses passées à temps partiel pour sauvegarder un équilibre familial, mais dont la charge de travail n’a pas véritablement diminué. Cela engendre généralement des tensions au sein de la famille et donne lieu à des reproches, d’autant que ces femmes ne disposent pas de lieu dédié. Leur travail est exposé au bruit, aux sollicitations de la famille ; il est dès lors dispersé et empêché. Il s’ensuit fatigue, voire maladies car il épuise et occasionne une double culpabilité (celle de ne pas faire face à la charge de travail et celle de ne pas être suffisamment disponible pour la famille).

Cette étude montre que la pénibilité du surtravail à domicile ne peut être appréhendée uniquement sur le nombre d’heures supplémentaires effectuées.

Le problème est qu’avec toutes les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les salariés restent connectés en permanence et le travail tend chaque jour à déborder de l’entreprise.
Ce phénomène risque de s’accentuer encore dans les années à venir ; il ne faudrait pas que la famille cède son rôle de rempart (qu’elle constitue encore en partie) et qu’elle finisse par être totalement déstructurée.

(publié le 1er décembre 2017)