Le médecin du travail face à une anomalie leucocytaire

A. Sierra, I. Sari-Minodier, L. Camoin-Jau, M. Lafon-Borelli, A. Botta Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement, 2010, vol.71, n°6, pp. 984-905. Bibliographie
ll est rapporté ici une lymphopénie chez quatre travailleurs d’une imprimerie offset utilisant encres et solvants. L’analyse de la littérature permet de s’interroger sur le triméthylbenzène. Une métrologie atmosphérique en cinq lieux de l’imprimerie et sur les deux conducteurs offset les plus exposés aux solvants met en évidence une exposition importante au triméthylbenzène (utilisé quotidiennement pour le lavage des rouleaux encreurs et blanchets et jeté à la poubelle qui est relevée irrégulièrement). La substitution de ce produit est rapidement réalisée par une solution d’hydrocarbures aliphatiques. Une biométrologie effectuée chez 10 salariés montre des taux de métabolites urinaires du triméthylbenzène inférieurs au seuil de détection (mais cela 15 jours après la substitution). Un bilan hématologique montre des lymphopénies modérées et isolées chez 3 salariés, ce qui ne permet pas de retenir formellement une origine professionnelle à ces pathologies. Néanmoins, des mesures de prévention sont mises en place.
Cette observation est le point de départ d’une réflexion sur la conduite à tenir en cas d’anomalie de l’hémogramme affectant les leucocytes : problème sur la lignée myéloïde, problème sur la lignée lymphoïde, modification simultanée de plusieurs lignées. Les principales étiologies des lymphopénies sont organiques (associées à des pathologies générales), malignes, idiopathiques, ethniques, infectieuses, médicamenteuses et thérapeutiques ou toxiques. Parmi ces toxiques, on retrouve les éthers de glycol, le benzène et ses homologues supérieurs, les solvants halogénés, le lindane associé au pentachlorophénol et les pesticides, l’oxyde d’éthylène, le formaldéhyde, le 1,3-butadiène, les polychlorobiphényles et les dioxines, les produits cytostatiques, l’arsenic, les rayonnements ionisants, les agents infectieux. D’autres causes peuvent être retrouvées aux lymphopénies notamment le chylothorax traumatique, l’exercice physique prolongé, la malnutrition ou la carence en zinc.
Dans l’imprimerie, la prévention repose sur la mise en œuvre des principes généraux de prévention du risque chimique, en privilégiant la réduction à la source. Des équipements de protection individuelle ne sont envisagés que lors de phases précises. Formation et information du personnel sont indispensables.
Le médecin du travail est juge de la fréquence et de la nature des examens qui sont néanmoins fixés par arrêté dans certains cas. L’hémogramme constitue le complément indispensable lorsqu’il existe un risque hématotoxique professionnel, suspecté ou avéré. Cet outil peut être considéré comme un marqueur d’effet mais ce n’est pas un biomarqueur d’effet précoce. Un résultat anormal devra être systématiquement vérifié par un nouvel examen. Le suivi de l’hémogramme permet d’attirer l’attention sur des modifications progressives et concordantes de résultats, même à l’intérieur des valeurs hématologiques de référence.
Une analyse collective des résultats de l’hémogramme permet d’alerter le médecin du travail qui procédera à une étude précise des conditions de travail, de la composition et de la toxicité des produits utilisés, de la réalité contrôlée de l’exposition au risque. Son action en milieu de travail sera axée en priorité sur la prévention primaire, afin d’éviter l’apparition de pathologies.
(publié le 14 mars 2011)