Travail et santé : pourquoi certains sont plus égaux que d’autres

L. Vogel Hesamag, Le magazine de l’Institut syndical européen (European trade Union Institute, ETUI) en santé et sécurité au travail, 2011, n°3, pp.12-17

Partout en Europe, les zones de plus forte mortalité se superposent à celles où les conditions sociales sont les moins favorables : taux plus élevé de chômage, proportion supérieure d’ouvriers, friches industrielles .... Chez les hommes, les ouvriers décèdent six ans et demi avant les cadres supérieurs, mais les inégalités sociales ne se limitent pas à la mortalité et affectent l’ensemble des conditions de santé. Elles concernent la majorité des maladies qu’elles soient physiques ou mentales, interviennent massivement dans les handicaps, la capacité de mener une vie autonome, le rythme et les conséquences du vieillissement.
Ces inégalités sociales tendent à suivre une progression régulière à tous les niveaux de la hiérarchie sociale et la santé est largement déterminée par ces rapports sociaux.
Différents facteurs contribuent aux inégalités sociales de santé et exercent une action synergique tout au long de la vie. Il en est ainsi :

  • des conditions matérielles de travail avec cumul d’expositions délétères pour les classes sociales les moins élevées hiérarchiquement (machines dangereuses, postures, substances toxiques, bruit, vibrations, etc.) et souvent tout au long de la vie professionnelle ;
  • mais aussi de l’organisation du travail qui inscrit les acteurs dans une structure hiérarchique et inégalitaire qui perdure également dans les liens sociaux hors travail. Les critères suivants souvent utilisés sont complémentaires : la marge de manœuvre ou le degré de contrôle sur l’activité, la demande psychologique, le soutien social, la reconnaissance mais diversement répartis selon les individus ;
  • mais les éléments les plus inquiétants se situent dans l’intensification du travail qui contribue massivement aux troubles musculosquelettiques et intervient dans le vieillissement accéléré du fait du travail ;
  • et dans la précarité (chômage, travail à temps partiel non choisi, emplois atypiques, sous-traitance avec surexposition fréquente aux risques et conditions de travail moins favorables) ; une étude espagnole a montré qu’il existait une corrélation très forte entre des effets négatifs sur la santé et la précarité et a fait apparaître des niveaux supérieurs de précarité dans les catégories socio-professionnelles les moins privilégiées ainsi que parmi les femmes, les jeunes et les immigrants.
  • en intégrant le fait que le travail contribue de façon importante, en positif comme en négatif à la construction de la santé (le chômage ne constitue-t-il pas un élément essentiel de détérioration de la santé ?)

Au total, l’image est celle de vastes sphères (englobant conditions matérielles de travail, organisation du travail, conditions d’emploi et projet de vie) qui interagissent. Chacune de ces sphères comporte des dimensions individuelles et collectives.
" Les politiques de santé publique cherchent à modifier les comportements individuels de santé souvent largement isolés de leurs déterminants sociaux. L’échec de nombreuses campagnes de prévention peut s’expliquer par l’ignorance délibérée à l’égard des conditions de travail qui contribuent à la formation de comportements déterminés".

(publié le 29 juillet 2011)