Dynamique cognitive et risques psychosociaux : isolement et sentiment d’isolement au travail

J. Marc, V. Grosjean, M-C. Marsella Le Travail Humain, 2011, vol.74, n°2, pp.107-130. Bibliographie
Jusqu’à une époque récente, l’isolement au travail concernait principalement les personnes au travail isolées physiquement. Actuellement, l’isolement ou la solitude sont considérés comme des indices de risque de dégradation de la santé mentale ou de perte de l’efficacité collective. Le facteur clé tient au fait "que ces risques ne s’appuient pas sur une probabilité de rencontre avec un danger externe préjudiciable à la santé, mais sur l’estimation que se font les individus de la situation et de leur capacité à la gérer".
Il faut distinguer le sentiment d’isolement qui "n’est pas lié à l’absence d’autrui, mais à l’impossibilité d’avoir accès à un soutien en cas de nécessité" et le sentiment de solitude qui est plus extrême et qui correspond à la situation où "le salarié s’est résigné à ne pas chercher d’aide, considérant par avance que c’est peine perdue". Cette activité d’attribution de sens s’accompagne de réactions émotionnelles génératrices d’atteintes physiques ou psychiques plus ou moins manifestes ; ces émotions ont un rôle adaptatif, donc positif y compris les émotions négatives. Une boucle de rétroaction existe, constituée d’un côté par les écarts aux attentes que le sujet perçoit et de l’autre par le feed-back émotionnel. Ces émotions sont donc fort utiles pour le maintien d’un niveau de performance. Mais une part importante des émotions est liée à la façon dont sont interprétés les jeux interpersonnels de ceux qui nous sont proches dans le contexte professionnel. Il y aussi partage social de ces émotions qui renforce ce sentiment d’appartenance à une communauté de travail. La problématique de l’isolement au travail concerne à la fois le manque pour le sujet qui vit l’isolement, mais aussi la perte pour le collectif.
Bien que l’isolement physique ou relationnel ne soit pas synonyme de sentiment de mal-être, des travaux de sociologues montrent que les personnes n’ayant pas ou peu de contact physique ou relationnel avec des tiers sont plus sensibles à des sentiments dépressifs. L’altération des communications avec les collègues peut participer dans certains cas au repli sur soi, situation qui pourra avoir des effets très pervers. "Dans ce type de situation, l’intervention d ’un tiers au moment de la dégradation peut participer au désamorçage d’un accident grave. Tout le rôle d’une démarche de prévention serait d’y porter remède avant cette phase catastrophique, donc en faisant aussi l’économie de conséquences moins médiatisées".
Un cas concret est ensuite présenté : il s’agit d’une demande d’intervention au sein d’une entreprise de transport urbain à propos du développement de sentiments de mal-être et d’isolement au travail. L’enquête par questionnaire a permis de vérifier le bien-fondé des plaintes et de vérifier que ces plaintes s’intégraient dans un cadre explicatif global. D’un point de vue cognitif, des carences de soutien sont révélées par ce questionnaire. Si les problèmes étaient mieux pris en compte par l’organisation du travail, les auteurs pensent qu’ils ne seraient pas sources de plainte.
(publié le 19 septembre 2011)