Mourir au travail ?

N. Sandret Le Concours Médical, 2012, n°3, pp.230-232
" Le travail, c’est d’abord ce qui nous oblige à faire quelque chose qui nous sorte de nous-mêmes, pour aller vers un but qui ne nous est pas directement adressé".
Les ergonomes font la différence entre le travail prescrit et le travail réel. C’est ainsi que le médecin trouve rarement chez son patient, l’exactitude des symptômes décrits dans les livres qui servent au diagnostic. A chaque fois, il y a la part du clinicien qui va interpréter et conclure. Il en fait plus que ce qui est prescrit sinon il ne fait pas le diagnostic. C’est cela le travail réel. Il en est de même dans n’importe quel métier où le travailleur doit ruser, interpréter, user de son savoir, de son intelligence, de sa sensibilité pour résoudre la situation car le réel est toujours variable et quand les salariés ne font plus que ce qui leur est demandé, le travail ne se fait plus.
La vérité est que les salariés en font toujours plus que ce qui leur est demandé dans leur fiche de poste, mais pourquoi ont-ils envie de se dépasser ?
Chaque jour, pour nous assurer de notre identité psychique, nous avons besoin de voir dans le regard de l’autre, de la reconnaissance et cette reconnaissance passe par le jugement d’utilité (je sers à quelque chose) et le jugement de beauté (qui est donné par les pairs : tu as fait du beau travail).
Le travail est donc un déterminant de la santé psychique et la reconnaissance va permettre au fil du temps de se consolider dans l’assurance de soi-même.
Mais parfois, le réel nous résiste et crée une souffrance, une doute, une incertitude sur notre capacité à résoudre la situation, générant une angoisse. C’est alors que nous mobilisons notre intelligence, notre sensibilité, notre savoir-faire pour dépasser cette résistance. Une fois la solution trouvée, c’est la satisfaction. " Le travail, grâce à la résistance du réel est donc une promesse d’agrandissement de soi, et si tout se passe bien, cet agrandissement ....va nous donner une assise psychique plus importante, une satisfaction ".
C’est alors qu’un changement brutal de la finalité de notre travail peut être très déstructurant, car c’est une négation de tous les savoirs accumulés tout au long de sa vie professionnelle.
Il est bon aussi dans le monde du travail de pouvoir exprimer sa difficulté à l’autre afin qu’il partage avec nous les "ficelles du métier" mais il faut pour cela une confiance partagée, et c’est sur cette base que vont se construire les collectifs de travail.
Du fait que le travail est un déterminant essentiel de la santé psychique, il peut entraîner des décompensations psychiques extrêmement importantes qui peuvent aboutir à des violences comportementales.
Aujourd’hui la souffrance au travail touche beaucoup de monde en raison des profondes mutations organisationnelles qu’a connues le monde professionnel. Ces mutations ont perturbé les systèmes de régulation qui permettaient aux travailleurs de se construire. Ajoutons à tout cela une "individualisation " importante du travail qui fragilise l’identité psychique et un déni du travail réel.
Le médecin doit inciter les salariés présentant des décompensations psychiques à exprimer leur souffrance et ce pourquoi ils en sont arrivés là. En effet, "la reconnaissance par le praticien de l’importance des enjeux psychiques impliqués au travail et donc dans la décompensation actuelle, est un élément fondamental pour que le salarié puisse guérir".
(publié le 7 mai 2012)