Souffrance au travail en milieu carcéral : les épreuves de l’exercice professionnel au parloir pénitentiaire

V. Moulin, A-S. Sevin Le Travail Humain, 2012, vol.75, n°2, pp.147-178
Réputé pénible, le travail en milieu carcéral présente de nombreux risques psychosociaux en lien avec les conditions de travail, les modalités relationnelles sous contraintes et le type d’activité.
L’article s’intéresse aux pratiques professionnelles des agents de l’administration pénitentiaire, dans le parloir pénitentiaire. Ces personnels ont pour mission la gestion des mouvements, l’accueil des personnes, le contrôle des entrées et sorties, la sécurité au sein des parloirs, l’observation et l’écoute et enfin le respect équitable des durées de visite. Ces postes sont le plus souvent occupés par des agents "mis en retrait" pour difficultés de santé ou difficultés personnelles ; ils y sont parfois affectés par choix afin de "souffler" et de "s’extraire" de la détention.
Le surveillant pénitentiaire fait partie des métiers à risque (insécurité, poids de l’enfermement, exposition aux sollicitations permanentes des détenus, sentiment d’impuissance, manque de reconnaissance et de considération).
Les manifestations individuelles de la souffrance professionnelle conduisent à l’apparition d’une symptomatologie variée : troubles anxieux, symptômes dépressifs, prise de psychotropes, recours à l’alcool, détresse psychologique, désinvestissement professionnel, burn out, épuisement professionnel, repli sur soi, mais aussi troubles du sommeil, hypertension artérielle, troubles artériels, migraines, infections respiratoires, oculaires, ulcères d’estomac, facteurs d’arrêts maladie, d’absentéisme, de démissions, de "turn over" sur les postes.
Une analyse institutionnelle des conditions et situations contextuelles de travail et des relations professionnelles permet de dégager "six principaux axes de conflictualisation et/ou de mise en impasse potentiels des positions professionnelles des surveillants".
Il s’agit d’un axe spatial (absence d’espace de retrait et proximité obligée avec les détenus, d’un axe temporel (travail répétitif et mortifère), d’un axe relationnel (relations avec les détenus, les collègues, l’institution ou les intervenants extérieurs), d’un axe dynamique de groupe (cohésion, reconnaissance, valorisation du groupe de pairs de surveillants), d’un axe légalité/légitimité (tension induite par l’application stricte de la loi et la nécessité de l’aménager afin de maintenir le calme et la sécurité), d’un axe autorité/pouvoir (savoir faire accepter les règles avec humanité et une certaine souplesse).
Une approche "phénoménologique" s’intéressant aux perceptions, vécus et sens que les professionnels donnent aux différents espaces de travail a été menée au travers de 72 entretiens conduits auprès de surveillants occupant différents espaces de travail : les parloirs, les lieux de soins, la porte, le mirador, le quartier mineur, les bâtiment administratifs et les coursives), dans trois établissements pénitentiaires français. Trois espaces de travail apparaissent particulièrement conflictuels : les coursives de maisons d’arrêt, le parloir et les miradors. les auteurs ont décidé de présenter les principaux résultats concernant le parloir pénitentiaire.
L’espace de travail est exigu, le corps est immobile, le surveillant est obligé de tout voir et de tout entendre même ce qu’il ne voudrait pas et se perçoit comme un tiers intrusif dans l’intimité de l’autre, dans un temps contraint, tandis que le bruit, les cris des enfants, les propos des familles donnent une dimension de "trop plein" qui suscite beaucoup de tension sur le plan psychique, d’autant qu’il existe dans ce parloir un déséquilibre des rapports de force (il n’y a qu’un surveillant voire deux dans un espace où la famille fait bloc) ; il s’ensuit un vécu d’isolement. Mais a contrario, il existe une individualisation de la pratique professionnelle
Outre les problèmes physiques décrits plus haut, ce vécu peut induire des résonances au sein de la vie privée et mettre à mal l’étanchéité entre espace privé et vie professionnelle.
Au total, ce sont l’axe spatial et l’axe légalité/légitimité qui apparaissent particulièrement conflictuels et la souffrance s’exprime sous la forme d’un malaise diffus, de sentiment de culpabilité et d’un inconfort certain ; mais en raison de l’usage dans la profession, le malaise et les souffrances ne sont pas explicités ou exprimés du fait de la nécessité d’afficher "une bonne image de soi et une bonne santé psychique", mais aussi parce que ce poste permet des horaires de travail de jour compatibles avec la vie privée.
Cette analyse permet néanmoins de repérer et de comprendre les effets produits par les situations de travail et d’expliciter les liens avec la souffrance du surveillant pénitentiaire.
(publié le 17 septembre 2012)