Travail et tentative de suicide

S. François, M-P. Guiho-Bailly, B. Gohier, J-B. Garre, J. Bodin, A. François, Y. Roquelaure Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement, 2012, vol.73, n°2, pp. 112-119. Bibliographie.
Une enquête descriptive a été proposée sur une durée de 6 mois, à tous les sujets âgés de 18 à 65 ans ayant effectué une tentative de suicide (TS) et hospitalisés dans une unité spécialisée dans la prise en charge de la crise suicidaire de patients adultes initialement admis en réanimation ou aux urgences médicales et consentant aux soins.
87 "suicidants" actifs ayant un emploi ont répondu à un auto-questionnaire, basé sur des questionnaires existants, utilisés en santé au travail (Karasek, Siegrist, Samotrace) et un questionnaire intitulé "Travail et santé mentale" créé par les investigateurs de l’étude, recherchant la présence d’éléments d’organisations pathogènes du travail décrits par la littérature et que le patient aurait rencontrés dans les 12 derniers mois.
32% des "suicidants" actifs estiment que leur TS est en lien avec le travail.
Il apparaît que la moyenne d’âge entre le groupe de "suicidants" établissant un lien avec le travail et le groupe de "suicidants" n’établissant pas de lien est proche (34 ans versus 36 ans). De même il n’apparaît pas de différence entre les deux groupes en ce qui concerne les catégories socioprofessionnelles, l’exposition aux contraintes physiques, le type de contrat et les horaires de travail.
La proportion d’hommes est supérieure dans le groupe TS liées au travail (40% des hommes et 28% des femmes) ; mas les deux sexes sont néanmoins touchés par ce phénomène.
On note chez les sujets qui voient dans leur TS un lien avec le travail, davantage d’organisations pathogènes du travail, à savoir une surcharge de travail, une intensification du travail et une accélération des cadences, une mauvaise définition des tâches à accomplir, des injonctions contradictoires, un manque de moyens humains, une difficulté à réaliser du "beau" travail (c’est à dire un travail de qualité exprimant leur savoir-faire), des mutations fréquentes, des changements brutaux d’organisation du travail, mais aussi une sous-charge, une situation de job strain, peu de latitude décisionnelle, une absence de collectif de métier, une situation d’ iso strain (situation tendue au travail aggravée par un faible soutien au travail).
Le vécu dans l’entreprise apparaît comme un élément essentiel de décompensation psychique : climat social dégradé, tensions avec la hiérarchie, menaces de licenciement, humiliations, alors que les stratégies défensives individuelles peuvent ne pas être suffisantes.
Au total, l’insuffisance de la reconnaissance professionnelle et le fait d’être traité injustement au travail, de ne pas recevoir le respect mérité de la part des supérieurs et ne pas bénéficier de promotions ou perspectives d’avancée de carrière suffisants jouent un rôle dans le passage à l’acte.
La correction de tous ces éléments pourrait être de nature à prévenir le risque suicidaire lié au travail.
(publié le 24 août 2012)